À la découverte du cinéma indien

Entretien avec Deva Koumarane

Dans l’article Bollywood au Louxor, Deva Koumarane nous avait donné un premier aperçu des films indiens programmés dans cette salle à partir des années 70. Nous avons souhaité en savoir davantage sur ce cinéma qui suscite depuis un siècle l’engouement du public en Inde mais est aussi  largement distribué dans le monde entier. Dans le long entretien qu’il nous a accordé, Deva Koumarane rappelle d’abord les raisons de l’émergence rapide d’un cinéma national en Inde et de  son adoption immédiate par le public, ses thèmes et caractéristiques. Il évoque ensuite l’importance de la musique et des chanteurs, l’existence de cinémas régionaux, notamment du cinéma tamoul et de ses rapports très étroits avec le monde politique. Il revient aussi plus longuement sur les films marquants qui sont passés au Louxor et les vedettes qui étaient omniprésentes dans cette programmation. Et il évoque enfin l’état du cinéma indien aujourd’hui.

Mother India, un des grands films de l'histoire du cinéma indien

À quelle date l’Inde a-t-elle découvert le cinéma ?
Dès 1896.  Le 7 juillet, deux opérateurs des frères Lumière se rendirent à Bombay et projetèrent à l’hôtel Watson, devant deux cents personnes, plusieurs films d’actualité dont L’Arrivée d’un train à La Ciotat. Le ticket était à une roupie, un prix exorbitant à l’époque, et le public était surtout composé de l’élite coloniale. Il y eut une seconde projection dans le Théâtre Novelty devant un public plus nombreux et divers dans sa composition car on avait vendu des billets à différents tarifs.
Quand voit-on émerger un cinéma national ?
Au tout début du muet, les spectateurs indiens voient des films importés des Etats-Unis et de l’Europe. Mais on assiste très vite à la naissance d’un cinéma indien. Il s’agit surtout d’abord de petits films documentaires (actualités, célébration de fêtes, etc.). Puis arrive la fiction.

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Souvenirs d’un spectateur heureux

Nicole Jacques-Lefèvre s’est entretenue avec Jean-Pierre Lemaire, habitant du quartier, cinéphile et ancien spectateur du Louxor.

Pour Jean-Pierre Lemaire, éditeur d’art et d’histoire et spécialiste de l’histoire du cinéma, né le 22 août 1941, le Louxor est une affaire de famille. Ses grands parents, M. et Mme De Jonghe, qui habitaient 51 bd de La Chapelle, ont failli être expropriés lors de sa construction, qui devait s’étendre au-delà de la surface finalement retenue. Ce qui n’a pas empêché sa mère de l’emmener très jeune, le dimanche, au Louxor. Elle évoquait aussi sa propre expérience de spectatrice au Louxor, et Les Périls de Pauline, série en 20 épisodes,  produite par Pathé en 1914, avec Pearl White.

Dans les années 1946-49, alors que le Louxor projetait les films de la RKO, dont Howard Hugues était directeur, il y a vu tous les Walt Disney (Pinocchio, Dumbo, Bambi, …) et, vers l’âge de onze ou douze ans, Bari chien loup avec Pierre Fresnay. Le Louxor était alors, contrairement au Palais-Rochechouart (à l’actuel emplacement de Darty) qui diffusait en première exclusivité, un cinéma de deuxième exclusivité, aux versions toujours françaises. Trois prix étaient proposés, pour l’orchestre, le 1er et le 2e balcon. Le Louxor était alors très fréquenté, et il n’était pas rare de s’y trouver dans de longues files d’attente : on s’installait donc aux places qui restaient libres. On pouvait fumer dans la salle.  Lorsqu’un film avait beaucoup de succès, il restait deux semaines à l’affiche. Ce fut le cas, entre 49 et 50, de Samson et Dalila de Cecil B. DeMille.

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Mars 1973, «La Bataille d’Alger» au Louxor

Un témoignage de Jean-Pierre Leroux

Cela doit être en 1973 que j’ai vu le film de Gillo Pontecorvo  La Bataille d’Alger au Louxor. Un film réalisé en 1965, mais qui avait été retiré des écrans sous la pression des groupes d’extrême droite. J’étais accompagné de ma compagne et d’un journaliste algérien.

Affiche de La Bataille d'Alger (DVD CArlotta Films)

Affiche de La Bataille d’Alger (DVD Carlotta Films)

La salle était comble et l’assistance composée essentiellement de spectateurs d’origine algérienne. Très vite, on s’est rendu compte que ce film représentait quelque chose de fort pour toute l’assistance. Les spectateurs « vivaient » le film. Des moments de silence qui traduisaient l’inquiétude, lorsque les parachutistes envahissaient la casbah. Des cris d’indignation face aux brutalités des militaires. La salle qui se levait et acclamait lorsque les combattants du FLN déjouaient les parachutistes.

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Bollywood au Louxor

Un témoignage de Deva Koumarane

Nous avons rencontré Deva Koumarane, français d’origine indienne né à Pondichéry. Poète, journaliste et enseignant,  il a organisé diverses manifestations culturelles autour de l’Inde et du cinéma indien. Il connaît le Louxor de longue date pour l’avoir fréquenté dès 1971 pendant ses années d’étudiant lorsque ce cinéma projetait régulièrement devant une salle comble des films indiens de langue hindi, sous-titrés en français et en arabe, qui  n’avaient pas à l’époque reçu le label « Bollywood ». Il  apporte ici un premier éclairage sur ce cinéma populaire indien qui attirait les foules au Louxor.

Une affichette retrouvée dans le fonds Eldorado (archives de  l’Institut français d’architecture) nous avait incités à nous intéresser à cette facette de la programmation du Louxor. Elle annonce une programmation exceptionnelle au Louxor: le «monument du cinéma indien », Qurbani, y sera projeté « pour la première fois » du 8 au 22 octobre 1980, sous-titré en français et en arabe. Qurbani, sorti en 1980, est réalisé par Feroz Khan avec dans les trois rôles principaux Feroz Kahn, Vinod Khanna et  Zeenat Aman. Rivalités amoureuses, scènes d’action, numéros de danse et de chant, grands acteurs : tous les ingrédients étaient réunis pour que le film soit un immense succès en Inde. Quant aux chansons du film, elles comptèrent parmi les meilleures ventes de l’année. Qurbani fait l’objet d’un remake par Fardeen Kahn, fils du réalisateur Féroz Kahn mort en 2009.

Deva Koumarane reviendra plus longuement dans un prochain entretien sur l’histoire du cinéma indien et l’état actuel  de cet art qui est aussi une puissante industrie.

Affichette annonçant la projection en exclusivité de Qurbani (Source : Fonds Eldorado)

Affichette annonçant la projection de Qurbani (Source : fonds Eldorado)

Avant d’être connu aujourd’hui sous le vocable de BOLLYWOOD, mot formé des deux premières lettres empruntées à BOMBAY, capitale du cinéma indien, et les autres lettres à HOLLYWOOD, capitale du cinéma mondial, le cinéma populaire  indien dans les années 60-80 n’était regardé et apprécié que par les immigrés non européens vivant dans la région parisienne.
Le public occidental cinéphile s’intéressait plutôt aux  films réalisés par Satyajit Ray (1921-1992), des films sur les réalités quotidiennes de la vie de l’Inde. En 1956 le Festival de Cannes distinguait son film Pather Panchali, premier volet d’une trilogie de la misère et de la révolte (adapté du roman de B. Banerji). Le public occidental découvrira ses autres films comme  Le Salon de Musique (1958), La Déesse (1960), La Grande ville (1963), Charulata (1964), Les Joueurs d’échecs, La Maison et le Monde (1984).

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Héros et héroïnes de péplum

A partir des années 1960, et jusqu’à sa fermeture par Pathé en 1983, les héros de la mythologie et de l’Antiquité,  Samson et Dalila, Spartacus,  Hercule, Néron,  Nefertiti ou Theodora, s’affichaient à la façade du Louxor. Mais ils y arrivent tardivement, après l’âge d’or du péplum, ce genre populaire qui a  enchanté des générations de spectateurs.
Les Amis du Louxor et Histoire et Vies du 10e ont demandé à Claude Aziza, spécialiste de l’Antiquité dans la fiction, de  faire une conférence sur ces héros et héroïnes de péplum. Nous avons été  accueillis le 18 mars 2010 dans la salle des fêtes de  la mairie  du 10e  arrondissement.

Les Dix Commandements, C.B.DeMille, 1956

Le péplum est un genre éminemment populaire, que le Petit Robert  définit ainsi : « film historique ayant pour sujet un épisode de l’Antiquité ». Le mot lui-même (du grec peplos) désignait, tant chez les Grecs que chez les Romains, un vêtement de femme (tunique ou manteau). Ce n’est, toutefois, qu’au tout début des années 60 que le mot s’imposa pour désigner un genre cinématographique qui existait depuis 1896. Ainsi, les premiers réalisateurs de films inspirés de l’Antiquité, les Pastrone, Guazzini, Zecca, Feuillade ou, plus près de nous, Cecil B. DeMille ou Riccardo Freda faisaient des péplums sans le savoir…

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Souvenirs du Louxor


C’était le temps ou le bonhomme en bois faisait la publicité (on disait alors la réclame) du grand magasin de meubles des Galeries Barbès.

Catalogue des Galeries Barbès

Catalogue des Galeries Barbès

J’étais enfant, et j’habitais alors au n° 14 de la rue des Poissonniers, juste en face de la sortie du Barbès Palace, dont l’entrée (aujourd’hui magasin Kata) se trouvait Boulevard Barbès. Les cinémas alors ne manquaient pas et étaient très fréquentés dans ce quartier ouvrier. Outre le Barbès Palace, j’étais spectatrice au Myrha Palace, au Delta (où j’ai vu La Ciocciara de De Sica), à La Gaîté Rochechouart (ou j’ai vu Les canons de Navarone), et, bien sûr, au Louxor, dont j’admirais déjà les mosaïques de la façade, mais dont la salle n’avait alors conservé aucune de ses splendeurs d’antan. J’allais de préférence au balcon, mais il fallait arriver tôt, car je n’étais pas grande, et dès le deuxième rang, je ne voyais plus grand chose… C’était alors un cinéma de quartier comme les autres, où j’ai vu en particulier (deux fois de suite dans la même après-midi, tant cela m’avait plu), Les Trois Mousquetaires de Hunebelle. Il faut dire que je connaissais le livre presque par cœur.

Mais un de mes souvenirs les plus marquants est celui d’un court-métrage d’Alain Resnais sur la Bibliothèque Nationale : « Toute la mémoire du monde » . La projection d’un film était alors en effet toujours précédée des actualités, et d’un court-métrage. Celui-ci est sorti en 1956, j’avais alors 10 ans, mais a-t-il été programmé au Louxor aussitôt ? … j’avoue que mes souvenirs ne sont pas aussi précis, mais je pense que j’étais plus âgée lorsque je l’ai vu. Ce dont au contraire je me souviens fort bien, c’est que cette projection avait été pour moi source à la fois de fascination et d’un léger écœurement. Il faut dire que j’avais un peu trop mangé d’un délicieux clafouti aux cerises cuisiné par ma mère, et que les vertigineux travellings de Resnais dans les sous-sols de la Bibliothèque Nationale avaient ajouté à mon malaise interne … Cette projection a-t-elle été pour quelque chose dans ma vocation de recherche en littérature ? Je ne savais pas alors que je passerais plus tard tant d’heures heureuses au milieu des livres dans ce lieu magnifique, mais le spectacle de tant d’ouvrages, de documents, et cette fabuleuse relation au passé m’avaient éblouie.

Nicole Jacques-Lefèvre
Professeur émérite de Littérature du XVIIIe siècle
Université Paris X-Nanterre

La dernière séance

29 novembre 1983 : le Louxor ferme ses portes

« Il n’a plus aucune chance
C’était sa dernière séance
Et le rideau sur l’écran est tombé
»

Souvenez-vous : en 1977, Eddy Mitchell chantait déjà le triste « destin d’un cinéma de quartier ». Dans ces années-là, les salles de quartier fermaient les unes après les autres,  dans l’indifférence quasi  générale.

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